« Nous, les acteurs du jeu vidéo africain, sommes impactés injustement par cette décision » — Olivier Madiba

Par : Idriss Linge

Date de création : jeudi, 27 février 2025 11:48

Date de modification : 27 février 2025 12:55

Les autorités camerounaises ont choisi de confier les solutions de paiement pour tous les jeux en ligne à un seul opérateur économique. Si cette mesure se justifie par des raisons de sécurité concernant les jeux de hasard et d'argent, elle provoque également des impacts négatifs dans le secteur émergent du jeu vidéo africain.

Jeune entrepreneur camerounais reconnu à l’international parmi les plus brillants, fondateur et dirigeant du premier studio de jeux vidéo professionnel en Afrique centrale (Kiro’o Games), avec pour particularité de promouvoir les valeurs africaines par le divertissement, Olivier Madiba explique à Investir au Cameroun, les conséquences dommageables de cette décision du gouvernement camerounais sur l’activité de son studio.

Investir au Cameroun : Tu as fait un post sur Twitter où tu expliquais que la décision des autorités, notamment de l'administration en charge des questions intérieures et de la sécurité, de confier l'exclusivité des connexions de paiement sur les jeux en ligne à une seule entreprise, celle qui propose le produit InTouch, a directement perturbé tes services. Peux-tu expliquer concrètement comment, en tant qu'acteur de l'économie réelle, tu fournis des services de jeux en ligne (de divertissement, et non de paris ou de hasard) et comment cette décision a impacté tes activités ?

Olivier Madiba : La note du Ministère en charge de l'administration territoriale avait, je pense, pour cible principale les jeux de hasard et la loterie en ligne. Toutefois, comme l'expression légale « Jeux en ligne » a été utilisée, nous, les acteurs du jeu vidéo qui sommes du domaine culturel et du divertissement, sommes impactés injustement.

Il faut bien comprendre que nous rendons un service de divertissement associé à la culture. Nous permettons à des amoureux du jeu vidéo d'avoir une offre compétitive qui leur permet de se distraire avec des repères culturels inspirés d'Afrique. C'est notre contribution à un marché dominé par des modèles occidentaux ou asiatiques, notamment japonais. Par contre, le jeu de hasard ou la loterie est un pari financier qui peut rapporter des gains en argent et oui, cela peut servir d’instrument pour le blanchiment des capitaux.

« Suite à cette décision, nous nous retrouvons contraints de changer de fournisseur en 3 semaines à peine, alors que ça nous a pris des années pour arriver à avoir des paiements stables avec notre fournisseur actuel. »

Suite à cette décision, nous nous retrouvons contraints de changer de fournisseur en 3 semaines à peine, alors que ça nous a pris des années pour arriver à avoir des paiements stables avec notre fournisseur actuel, vu que les agrégateurs de paiement sont certes nombreux mais très peu stables et qu’il nous fallait séparer le bon grain de l’ivraie quasiment au cas par cas, avec ce que ça nous a coûté en termes de frais de R&D (Recherches et Développement).  A peine sortis de cette impasse, nous forcer aujourd’hui à n’utiliser qu’un opérateur unique est critique pour notre économie digitale en ce sens que cet opérateur se retrouverait de fait en situation de monopole et par conséquent, libre de nous dicter sa loi là où ça fait le plus mal : les rentrées d’argent.

Pour vous donner une petite illustration, depuis une dizaine de jours nous n'avons plus aucun paiement de nos clients (après le mal de fou que nous nous donnons pour les trouver) non seulement sur le jeu vidéo mais TOUTES nos activités crossmedia (cahier de coloriage, bandes dessinées, Rebuntu, etc.). Ce sont des conséquences que le gouvernement aurait dû anticiper ; La procédure pour aller chez INTOUCH est évidemment longue (malgré la bonne volonté de leurs équipe). Pour une startup comme la nôtre, si nous étions dépendants à 100% du marché camerounais, une telle décision pourrait nous conduire tout droit au dépôt de bilan. Pourtant, comme je le dis souvent, cet emploi je l'ai créé de toutes pièces ainsi que celui de mes équipes.

Investir au Cameroun : Pourquoi est-il essentiel de ne pas créer une situation d'exclusivité sur ce type de services fintech ? Le président lui-même a encouragé le soutien à l'innovation numérique, alors pourquoi est-ce crucial de maintenir une ligne concurrentielle dans ce secteur, en particulier dans l'économie numérique ?

Olivier Madiba : Sachant que le paiement en ligne se fait au moins à 80% par Mobile Money en Afrique francophone si je ne m’abuse, il est essentiel d’éviter cette situation de monopole pour au moins deux raisons :

Premièrement, la plupart des fintech agrégateurs Mobile Money ont pour gros clients justement les opérateurs de jeux de hasard en ligne (loterie, paris sportifs et autres jeux d'argent en ligne). Leurs retirer ce segment de clientèle, c'est leur demander de renoncer à une part importante de leurs sources de revenus, ce qui ne sera certainement pas sans conséquence sur la survie de leur activité ainsi que des emplois qui vont avec.

« La compétition entre ces fintechs est la clé qui garantit un bon service car tout client comme Kiro’o Games a déjà changé d'agrégateur au moins 2 ou 3 fois, ou en utilise plusieurs à la fois pour assurer un service stable. »

Deuxièmement, la compétition entre ces fintechs est la clé qui garantit un bon service car tout client comme Kiro’o Games a déjà changé d'agrégateur au moins 2 ou 3 fois, ou en utilise plusieurs à la fois pour assurer un service stable. Une situation de monopole détruira immédiatement cette garantie, par conséquent la confiance des clients que tout l’écosystème numérique bâti depuis de longues années.

Investir au Cameroun : Est-ce que tu comprends l'argument de sécurisation avancé par le gouvernement pour justifier cette décision ? Il semble que les autorités ne mesurent pas toujours toutes les conséquences que cela peut avoir sur la chaîne de valeur des produits numériques. D'après ton expérience et les échanges que tu as pu avoir avec des experts du secteur, vois-tu des alternatives à cette exclusivité donnée à un seul opérateur ?

Olivier Madiba : Nous comprenons et soutenons la décision de fond du gouvernement pour contrôler et tracer les finances liés aux jeux de hasard en ligne. Toutefois, nous pensons qu'une telle décision doit se prendre en discutant avec des acteurs clés comprenant l’écosystème pour maintenir une certaine harmonie dans la chaîne de valeurs et anticiper sur les conséquences.

De plus, la différence entre nous (acteurs du jeu vidéo) et les jeux de hasard ou la loterie est que, dans notre cas, des joueurs paient en échange d’un service de divertissement sur lequel ils ont le contrôle, tandis que dans l’autre cas, des joueurs paient en échange de l’espérance incertaine d’un gain financier sur lequel ils n’ont quasiment aucun contrôle. C’est d’ailleurs à cause de cette différence fondamentale que dans le cas des jeux de hasard, vous aurez besoin d’une licence pour exercer tandis que dans notre cas, non.

Concrètement, le gouvernement peut donner une liste de conditions auxquelles un agrégateur doit se conformer pour collecter l'argent des jeux de hasard en ligne ou même simplement des jeux en ligne. Parmi ces conditions on a le fait de souscrire à des audits gouvernementaux bien solides ou d’établir des protocoles de surveillance ou de contrôle comme ça se fait déjà avec les banques. Le gouvernement doit aussi préciser « Jeux de hasard en ligne » pour éviter l'amalgame qui plonge les simples jeux de divertissement en ligne et autres activités similaires dans la même régulation.

« Cette décision devait être prise en concertation, avec le ministère en charge des finances et celui des postes et télécommunication qui ont le plus travaillé à mettre ensemble la finance et la tech au Cameroun. »

De plus nous pensons aussi que cette décision devait être prise en concertation, avec le ministère en charge des finances et celui des postes et télécommunication qui ont le plus travaillé à mettre ensemble la finance et la tech au Cameroun et qui auraient apporté le champ d'expérience supplémentaire à celui qui a été mis à contribution pour la prise de cette décision. Ces deux ministères auraient certainement anticipé davantage sur les implications possibles, ainsi que des mesures à prendre en conséquence.

Investir au Cameroun : Dans le milieu des fintechs, comment cette décision est-elle perçue ? Est-ce que cela crée une incertitude sur le cadre réglementaire, qui pourrait rendre les investisseurs plus frileux ? L'Afrique centrale, et notamment le Cameroun, attire déjà moins de financements en capital-risque que des pays comme le Kenya ou le Nigeria, qui sont plus dynamiques sur ce marché. Penses-tu que ce type de décision pourrait encore freiner davantage les investissements dans les fintechs de la région ?

Olivier Madiba : Nous avons suivi les dynamiques de politiques publiques sur ce dossier, et en effet, les décisions prises successivement par les autorités ont introduit une forme d'incertitude. Les Fintech sont un secteur très sensible aux variations dans l'environnement économique.

Nous sommes en effet dans une compétition mondiale et devons pour cela être constitués comme une équipe soudée. Dans de nombreux pays où les services de paiements en ligne prospèrent rapidement, la régulation y est pour beaucoup. Tout comme dans une économie physique, une économie digitalisée a besoin de moyens et canaux de paiement ultra-sophistiqués. Pour les investisseurs, cette demande est une réelle opportunité, car sur chaque transaction, il y a des frais qui sont gagnés.

Regardez juste comme la compétition dans les solutions de transfert d'argent a été favorable aux clients. Les coûts sont plus bas et les volumes de transactions ont augmenté. Regardez comment des entreprises comme la nôtre peuvent se développer aujourd'hui. Il y a dix ans personne n'aurait parié qu'il y avait un modèle économique viable derrière un tel projet. J'ai donc envie de dire que si nous créons des éléments d’incertitude ou de concentration dans notre économie digitale, nous perdrons beaucoup dans un monde qui se digitalise. De ce point de vue, cette décision de monopole, bien sûr peut renforcer la sécurité. Mais humblement je pense qu'on peut atteindre cet objectif important, mais garder un niveau de compétition suffisant pour protéger les consommateurs des dérives de l’acteur quasi-unique.

Investir au Cameroun : Peux-tu expliquer de manière pédagogique comment fonctionne le mécanisme de paiement dans ce type de transactions ? Qui joue quel rôle dans ce système, et en quoi l'intervention du gouvernement a-t-elle réorganisé ces dynamiques ? Quels sont, selon toi, les opportunités et les risques que cela engendre ?

Olivier Madiba : Voici comment un paiement digital avec Mobile Money fonctionne ?

Le client lance le paiement dans un jeu vidéo (ou application) où il veut du contenu digital (pas du hasard)

  • Le système lui demande son numéro de téléphone et email pour un reçu.
  • Quand le client rentre l'information, notre serveur de Kiroo contacte le serveur de l'agrégateur
  • Le serveur de l'agrégateur contacte maintenant le serveur de Orange ou MTN
  • Le joueur effectue son paiement avec Orange ou MTN
  • La réponse est envoyée à l'agrégateur, qui nous la renvoie
  • Le joueur reçoit une confirmation de son paiement, puis son contenu digital dans le jeu

Ces étapes nous ont pris des années pour être mises en place. Trouver un agrégateur stable qui gère la partie 3 à 6 sans erreurs est très compliqué.

Beaucoup d'agrégateurs ne sont pas stables, en forçant le monopole sur un seul agrégateur on enlève la compétition qui les oblige à améliorer leur technologie et on va vivre des échecs de paiement qui pourraient aller jusqu'à 1 fois sur 2. Imaginez les clients qui paient et vous ne pouvez pas valider leurs paiements alors que leur argent est parti ? C'est le risque qu'il y a derrière cette décision de monopole et cela pourrait porter un coup sévère à la confiance durement acquise auprès des consommateurs, une chaîne de valeurs de paiement mise en difficulté et un moteur de ralentissement à l’ambition présidentielle de numériser ou encore digitaliser notre économie.

Propos recueillis par Idriss Linge

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